Chapitre 1 (extrait)

De retour de vacances, le commissaire Ruben Quinquet prolongeait le plaisir de caresser Mémère, au volant gainé de cuir, ronflant de ses trois cent cinquante chevaux, étalant sa blancheur virginale sur l’asphalte du boulevard. Il prit doucement son virage pour aller au box qui l’abriterait durant la journée.

Ah Marseille ! Content d’aller respirer ailleurs des odeurs plus romantiques, mais on y revient toujours… Ses odeurs de marée, de goudron et d’autres… dont l’évocation seule vous ferait frémir. Quinze jours au bord du Tarn avec sa dernière conquête, Lili, une belle brune plantureuse, comptable, qu’il avait rencontrée chez Jules, bistrotier de son état. Il avait commencé par lui renverser un verre de rosé sur sa jupe et d’excuse en compensation, il avait mis le paquet avec une invitation à dîner, un bouquet de roses et tutti quanti. Résultat des courses, l’appartement coquet, genre bonbonnière en guipure, lui était ouvert trois soirs par semaine avec un aparté plumardier non négligeable, genre Salaire de la peur en technicolor… Car Lili avait du caractère, de l’inventivité, une sorte d’exotisme, n’ayons pas peur des mots, d’exotisme sexuel qui vous donnait le frisson.

Où donc avait-elle glané des idées pareilles ? Rien qu’à y penser, il en avait l’échine hérissée plusieurs heures après ! Un exemple : elle avait fixé au-dessus du lit de deux mètres de large une poulie et deux agrès ! Elle pouvait survoler son amant sans même qu’il ne puisse la toucher ! Elle était là, puis elle n’y était plus ! Il jouissait dans un stress incroyable, en ayant la frousse de se retrouver tout seul au moment fatidique, l’objet de tous ses soins à un mètre au-dessus de lui ! Le drapeau haut levé dont il allongeait la hampe au maximum, aussi congestionné qu’une bouteille de vieux bourgogne, craignant d’éternuer dans les broussailles, il haletait dans la frayeur de voir son éructation sensuelle jaillir impromptue comme un geyser exposé à toutes vues… Versailles… à l’heure des fontainiers ! Incroyable cinéma, avec toujours une mise en scène impeccable. Pour le suspens, Hitchcock pouvait aller se rhabiller. C’était la gymnaste du Kâmasûtra, la plongeuse des grands fonds sans bouteille. Elle n’avait qu’un défaut, elle était chiante. Dans son « fort », très intérieur, il l’avait surnommée « Lili-casse-couille » au propre, comme au figuré.

Il arpentait maintenant le trottoir qui menait à son commissariat, le seul de Marseille qui fonctionnait en autocratie, la sienne bien sûr, électron libre d’une planète policière, où marcher sur la tête semblait la norme.

— Vite ! un café pour le Commissaire !

Josée la planctonne (les baleines n’y sont pour rien), tout sourire, lui plaque deux bises sur les joues, soulagée de le revoir. Ruben Quinquet arbore un visage serein, il sourit aux anges, calme son monde, rassure les camés de l’enquêture, s’annonce indiffèrent aux cartons de plaintes qui encombrent le couloir et s’étagent presque jusqu’au plafond. Pourquoi toujours prendre aux mots les plaintifs qui vont ensuite se débrouiller tout seuls ? Genre chat perdu, clés égarées, chiens écrasés (que voulez-vous qu’on y fasse ?) tapage de noctambules anonymes, miséreux cambriolés pour un paquet de riz, j’en passe et des meilleurs. Y a quand même une limite au dévouement… Il retrouve avec plaisir son bureau de sous-préfet. Oui, il aurait aimé être un grand commis de l’État, de ceux que l’on salue avant même de les avoir vus. Enfin, il est un peu tard maintenant. In petto, déboule sur le cuir amoché du bureau le café claironné par Josée avec, en prime, le journal La Provence. Ruben, son auréole de cheveux blancs vaporeusement organisée autour de sa calvitie, se renverse dans son fauteuil, ouvre un tiroir, regarde les murs, oui, il est bien dans son bureau, premier poste d’observation sur la folie du monde. Il sait que dans un instant, le délire semi-aquatique du port de Marseille va faire son entrée, que le premier délire l’attend, là, derrière la porte du sacro-saint bureau.

Il n’a pas tort, Ruben ! Les inspecteurs Bouillon et Ducon furent les premiers à tenter l’irruption. Jésus Bouillon étalait le bonheur sur un visage rubicond, dû au fait de revoir son patron, qu’il idolâtrait.

— Salut Patron ! Bonnes vacances ?

Ruben Quinquet n’allait pas lui raconter les brouettes japonaises et autres asiatiqueries sensuelles. Il enchaîna :

— À l’est rien de nouveau et au nord toujours le même bordel, mais nous, c’est le port et tout va bien ou à peu près…

— Parfait, et l’inspecteur Bernard Ducon ?

Avec un grand sourire, le commissaire l’encouragea à parler, car il semblait retenir quelque chose qui ressemblait à de la gêne… La vérité c’est qu’il aurait aimé être seul avec le commissaire, mais Jésus Bouillon, qui parlait comme la Bible quand il n’avait rien à dire, et c’était souvent, était toujours dans les pattes de quelqu’un.

— Voilà Commissaire, je vais bientôt présenter ma thèse. C’est pour décembre et je voudrais un congé, mes vacances, et si nécessaire, doublées d’un congé sans solde.

Ruben n’en croyait pas ses oreilles, il savait Ducon pas si con que cela, mais d’ici à avoir dans son commissariat un thésard…

— Mais racontez-nous cela Bernard, mais c’est très intéressant !

— J’aime l’histoire et depuis cinq ans je suis inscrit à la fac et maintenant c’est l’heure de mon DEA.

— Ouahhhhhh ! Chapeau ! Tout ce que vous voudrez ! Et quel en est le thème ?

Bernard Ducon, avec son air sage et doux s’enhardissait.

— C’est complexe.

— Je m’en doute…

Bernard se gratta la gorge et se lança :

— « Incidences, procidences et conséquences de la reproduction des eunuques à la cour de l’Empereur de Chine. »

Waaap ! Ça c’était bien envoyé… Ruben en restait comme deux ronds de flan… Reproduction des eunuques… Cela déjà passait difficilement… « Procidence »… il devra regarder dans un dico …

— Ben c’est tout un programme… Bravo.

Par contre Jésus Bouillon restait très à l’aise, il avait tout compris en retenant le dernier mot « chine » et son bon cœur déborda :

— À Dieu ne plaise, je vais te donner l’adresse de mon beau-frère, il est broc, la chine, il connaît. T’inquiète, on va t’arranger ça !

— C’est bien Bouillon, c’est bien, retourne à tes dossiers maintenant, on a des papiers à signer.

Dieu ! Qu’ils étaient lourdingues quand ils s’y mettaient ! Faudra qu’il songe à demander un stagiaire pour remplacer l’irremplaçable Ducon. Il était nécessaire qu’il bouge, qu’il se lève pour échapper à cet enlisement sournois des abscondités journalières du commissariat du port… Il se dirigea vers le bureau des Inspecteurs. Maxime Dubois grattouillait gentiment son clavier d’ordinateur, la tête penchée et les cheveux dans les yeux. Il était seul.

— Ah, bonjour Commissaire. Chui pas allé vous saluer parce que je suis sur un truc…

De toute façon, Maxime était toujours sur un truc. Spécialiste informatique, il ne sortait jamais de son bureau, mais son efficacité était redoutable et beaucoup auraient voulu l’avoir dans leur commissariat. Mais jamais il n’aurait eu, ailleurs, la liberté que Ruben lui laissait. Le commissaire lui mit la main sur l’épaule pour lui signifier sa compréhension et détourna le regard devant l’amoncellement de papiers de sandwich, de mouchoirs en papier couleur mouchât, de tasses de café remplies de stylo à bille.

Bon, fallait se rendre à l’évidence, les vacances étaient bien finies. Il retourna dans son bureau, mit les pieds sur le cuir de Cordoue du burlingue, ferma les yeux et rêva à Lili-casse-couille. Et puis non, elle était trop perturbante cette baiseuse de cirque. Il rouvrit La Provence. Quelque chose le mit en alerte. Il y avait trop de calme… Ce n’était pas naturel dans un commissariat, surtout dans le sien.

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